lundi 2 février 2015

Je t'enverrai des fleurs de Damas


"Ils ont quinze ans et n'ont jamais tenu une arme en mains.  Sauf, peut-être un revolver en plastique ou une grenade en chocolat."

De retour d'un congé, les élèves d'une école apprennent avec effroi que deux de leurs camarades sont partis en Syrie...  Rien ne laissait présager ce départ ! Personne n'a rien vu venir ! Entre colère et incompréhension, tous, Direction, professeurs, parents et élèves, cherchent des réponses...  Celles-ci sont loin d'être simples.

Après les événements dramatiques récents qui ont fait sortir des milliers de personnes dans les rues, le temps est venu de se poser les bonnes questions... La tentation est grande de verser dans la peur et d'adhérer les yeux fermés aux mesures sécuritaires qui pleuvent ces derniers jours.  Pour ma part, je reste persuadée que la solution vient du dialogue.  Qu'il faut encore et toujours tenter de tisser des ponts, de partager nos valeurs communes, de respecter l'autre dans ses coutumes et croyances et, d'ainsi, prévenir un radicalisme de part et d'autre.

Dans ce récit qui multiplie les points de vue, le narrateur principal est confronté à ces questions. Une de ses élèves l'interpelle par lettres sur le départ de son ami.  Comment, alors qu'ils partageaient la même vision d'un Dieu-amour, a-t-il pu changer ainsi ? Pourquoi n'a-t-elle rien vu ?  Rien pu empêcher ?  Elle s'insurge aussi : "le vrai  djihad, ce n'est pas ça, le vrai djihad, c'est lutter contre soi-même et de se corriger pour tendre vers Dieu le mieux possible".  Elle trouve auprès de son enseignant une oreille attentive.  Celui-ci n'a pourtant pas de réponse toute faite, loin de là. Lui-même s'interroge. D'un côté, les lectures qu'il propose à ses élèves prônent un idéal de liberté que ces jeunes recherchent.  De l'autre, comment leur faire comprendre qu'ils se fourvoient en prenant le chemin des armes ?  Que la liberté se trouve rarement au bout du fusil ?  

Et quel poids peuvent avoir les beaux discours face au travail de sape mené dans l'ombre par d'autres ? Ce travail de manipulation, on le découvre au travers des réflexions d'un jeune qui se radicalise.  Les extraits de son journal, qui figurent en épigraphe de chaque chapitre, permettent au lecteur d'entrer dans sa tête et d'assister, impuissant, à la modification de sa personnalité.

Pour ce jeune, utilisé comme rabatteur, comme pour ces jeunes déjà partis combattre, un retour en arrière est-il possible ?  Que faire pour empêcher que d'autres suivent leur voie ?
"Dans les situations difficiles, l'humain prend le pas sur le reste et c'est bien !"
C'est ce que vivent les membres de cette communauté.  Entre profs, élèves ; jeunes, adultes, ...  le dialogue se renoue...  Les mots s'échangent, chacun gardant sa liberté de penser.  Et si c'était le début de la solution ?

Tout au long du récit, on sent l'émoi transparaître entre les lignes.  Et pour cause, l'auteur a vécu pareil drame dans son école.  Aussi, même si les personnages font partie du domaine de la fiction, les ressentis des uns et des autres sonnent particulièrement juste.

J'ai particulièrement été touchée par ce prof d'histoire, musulman, qui s'en veut lui aussi de n'avoir rien vu et qui s'interroge sur l'impact de ses messages de tolérance et d'amour face aux "harangues réductrices de quelques intégristes". Il nous renvoie à notre propre impuissance et, pourtant, d'un autre côté, je ne peux m'empêcher de penser que ce qu'il a raté là, il l'a sans doute réussi avec tous les autres... 

Là aussi, nous tenons certainement un autre bout de la solution.  Plus que jamais, notre rôle d'éducateur est crucial !  Remettre sans cesse cette vérité sur le tapis : il n'y a pas qu'une vérité !

A ce propos, Myriam, l'étudiante qui crie sa peine et sa colère dans ses courriers, cite une phrase particulièrement parlante de Marc-Alain Ouaknin :


"Dès lors que quelqu'un revendique comme seule vérité la sienne, on entre dans une violence infinie, et le dialogue, à supposer qu'il ait lieu, ne peut mener qu'au meurtre.  Il faut refuser absolument les guerres de religion, le djihad et autres guerres "saintes" : il n'y a de sainteté que dans le respect d'autrui !"

Dans ce texte, il est donc aussi question de liberté d'expression et le débat est ouvert. Peut-on tout laisser dire ? Où s'arrête cette liberté ?  Des questions brûlantes d'actualité si ce n'est qu'ici la question se pose davantage à propos de ceux qui promettent le paradis à des jeunes transformés en chair à canon...  

Enfin, ce texte est aussi un plaidoyer pour l'expression - ici l'écriture.  C'est notamment par ce biais que la jeune élève marquée par le départ de son ami surmonte tant bien que mal ce séisme.  Une troisième piste de solution ?

Bref, un récit choral dense qui nourrit la réflexion sur un sujet qui interpelle...  

1 commentaire:

  1. Bonjour Céline,
    Merci pour ce billet sur un livre que je ne connaissais pas. L'important est de se poser les bonnes questions, pour essayer d'y répondre ensuite. Répondre pour essayer de comprendre et prévenir, sauver des jeunes. Toujours le verbe "essayer" car on n'est sûr de rien. Je me sens moi-même impuissante face à ce que nous vivons en France et en Belgique, et dans d'autres pays aussi.
    Bonne continuation pour ton blog. :-)

    RépondreSupprimer

Un petit commentaire, c'est toujours sympa...